Loterie

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Il paraît que la probabilité de gagner le gros lot au loto Français est d’environ un sur quatorze millions.

La puissance onirique du gain potentiel extrêmement élevé pour le joueur qui coche les six bonnes cases associé à la facilité du pari (déposez un peu d’encre au bon endroit sur un morceau de papier de quelques centimètres carrés et vous pouvez plaquer votre boulot) assure le succès du jeu.

J’ignore quelle était la probabilité d’apparition du phénomène que je vais vous raconter ici, mais cet enchaînement de circonstances hautement improbables m’a paru aussi fabuleux que le choix de six bons numéros parmi quarante-neuf.

Cette anecdote incroyable n’a d’intérêt que dans la mesure où elle est véridique.

Je pense que si on me l’avait rapportée je n’y aurais pas accordé beaucoup de crédit, mais il se trouve que je l’ai vécue personnellement, et que, n’ayant aucune raison jusqu’à ce jour de mettre en doute ce que mes yeux perçoivent du monde extérieur et mon cerveau en interprète, je peux affirmer en toute bonne foi et avec la conviction la plus absolue que ce qui suit s’est réellement déroulé sur le lac de barrage de Marèges en haute Corrèze, un jour ensoleillé et calme de l’été 2009.

Je pêchais le brochet  en bateau avec un crankbait, un leurre dur en forme de poisson, flottant et équipé d’une bavette qui le fait plonger sous la surface lors de la récupération.  Ce leurre était relié par une agrafe à un bas de ligne en fluorocarbone très épais afin de résister aux dents tranchantes des brochets. L’agrafe est un petit instrument en acier couramment utilisé à la pêche pour fixer un leurre à une ligne et en permettre le changement de façon simple et rapide.

Je m’attarde sur la description de ce petit ustensile car il joue un rôle majeur dans cette histoire.

L’agrafe en question, de marque Illex, est un brin d’acier inoxydable d’environ un millimètre de section, plié en forme de « huit » dont les boucles, de mêmes dimension, seraient non pas rondes mais plutôt rectangulaires avec des angles arrondis.

A chacune de ses extrémités, ce fil d’acier est recourbé sur lui-même de façon à former un crochet qui vient enserrer le corps de l’agrafe au centre du huit.

Cette pièce fait environ quinze millimètres de long.

On l’ouvre en exerçant avec les doigts une pression sur une des boucles du huit de façon à la déformer et extraire le corps du brin d’acier du crochet d’extrémité, un peu comme on ouvrirait une épingle à nourrice.

L’ensemble est dimensionné de façon à ce que cet exercice soit réalisable à la main sans difficulté, mais que l’agrafe ne puisse théoriquement s’ouvrir de façon involontaire.

Cependant les fabricants, quel que soit le sérieux avec lequel ils conçoivent cet instrument, sont dans l’incapacité de garantir une fiabilité absolue de leur matériel et il arrive quelquefois que l’agrafe s’ouvre lors d’un combat avec un poisson ou bien au moment de la touche, lorsque le carnassier s’empare du leurre et l’écrase entre ses mâchoires. Le phénomène est rare mais on peut affirmer sans risque de se tromper que beaucoup de pêcheurs l’ont vécu au moins une fois dans leur vie.

Je longeais la rive, dirigeant le bateau avec le moteur électrique, lançais mon leurre près des obstacles susceptibles d’abriter un brochet et le ramenais au moulinet.

Le leurre en question était armé de deux hameçons triples de bonne taille.

Il venait de toucher l’eau à proximité d’un tronc d’arbre émergé lorsqu’il se fit gober en surface par un brochet sur la gueule duquel il semble bien que j’avais juste lancé.

Ferrage.

Le poisson était d’une taille correcte et se défendit avec vigueur.

Le combat ne s’éternisa pas néanmoins, et je le ramenai en quelques secondes à proximité du bateau.

C’est alors que je perçus un phénomène totalement inattendu, incongru et pour tout dire incompréhensible : le poisson croisait à quelques mètres devant moi, juste sous la surface, mais je voyais mon leurre, le leurre qu’il avait attaqué et auquel il était censé être accroché…flotter à la surface et coulisser librement sur mon bas de ligne, simplement retenu par la branche d’un des hameçons qui avait crocheté le fil.

Je n’eus pas réellement le temps de m’interroger sur le fait que ce que je voyais était impossible car il me fallait attraper ce poisson.

Je le bridais, le ramenais contre le flanc du bateau et le soulevais hors de l’eau à la main en le prenant derrière la tête.

Le leurre était bien accroché au bas de ligne par la courbure d’un des hameçons, mais alors, par quoi le poisson était-il accroché à la ligne ?

Je déposais le brochet au fond de la barque et constatais alors l’incroyable situation.

Il était parfaitement piqué au coin de la gueule…par l’agrafe dont une des moitiés était ouverte et solidement plantée dans la peau du poisson à la commissure des mâchoires.

Expliquer cette situation implique que se soient déroulés successivement plusieurs événement dont la probabilité individuelle va de peu fréquent à extrêmement improbable.

Il a fallu que ce poisson qui attaquait le leurre à l’instant même de sa chute dans l’eau le prenne en gueule sans se piquer aux deux hameçons triples.

Il fallut que les mâchoires du brochet ouvrent l’agrafe et que cette dernière se dégage instantanément de l’œillet de fixation au leurre.

Il fallut qu’en se retournant le poisson conserve le bas de ligne dans la gueule, et qu’en ferrant je fasse pénétrer l’extrémité de l’agrafe ouverte au coin de la gueule de brochet.

Suffisamment fermement pour qu’elle ne se décroche pas malgré un combat vigoureux.

Que l’agrafe soit assez rigide pour ne pas se déformer, bien qu’ouverte.

Que le leurre détaché de la ligne  se raccroche au bas de ligne par un des triples et y reste à coulisser durant tout le combat.

La leçon que je retiens de cette mésaventure est qu’en matière de pêche les histoires improbables ne sont pas toutes issues  de l’imagination trop fertile, de la passion enflammée ou de la mythomanie de leur auteur et que même s’il convient d’écouter avec circonspection les récits trop extraordinaires, impossible n’est pas halieutique.

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Auteur : Stéphane HADJOUDJ

Amoureux de nature, passionné des milieux aquatiques et simplement fou de pêche. Je traîne mes cannes partout où des eaux abritent nageoires et écailles pour y savourer l'équilibre, la sérénité et la paix qui ont déserté le reste du monde.

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