Barrage

 

Il y a des jours où l’enchaînement d’événements inhabituels, inattendus et non souhaités, peut amener à mettre en doute la notion de hasard et à invoquer l’action sur nos destinées de quelque divinité maligne à l’esprit farceur.

Une récente sortie de pêche sur un des lacs de barrage corréziens a été le théâtre d’une succession d’incidents de ce type.

Je rejoins mon compagnon de pêche du jour chez lui en milieu d’après-midi, non sans avoir au préalable tenté par téléphone de reporter la sortie pour cause d’averses diluviennes qui s’abattent à rythme régulier sur la haute Corrèze depuis le matin, trombes d’eau accompagnées de bourrasques inquiétantes.

Mais il est remonté à bloc et ne veut pas se laisser dicter son emploi du temps par une météo, certes un peu capricieuse, mais tout à fait domptable, quand bien même à deux sur une barque de trois mètres de long !

Alors que nous préparons le bateau et transférons le matériel de pêche dans sa voiture, le coffre du véhicule de referme méchamment sur un doigt distrait. Le genre de morsure qui vous assoit pour un moment et peut rapidement vous envoyer aux urgences pour faire recoudre une plaie ou immobiliser des phalanges brisées.

Heureusement l’animal est dur au mal et du genre solide.

Un passage devant l’armoire à pharmacie et une belle poupée au doigt plus tard, le check-up de la partie de pêche peut se poursuivre.

Le maniement de la canne et du moulinets seront contrariés par la vilaine blessure, mais il en faut plus pour détourner de son but un passionné qui a décidé de prendre un beau brochet ce jour-là !

Nous voici en route pour le lac : quarante kilomètres de trajet qui nous laissent le temps d’échanger passionnément sur l’halieutique et la gestion des eaux.

On aime tellement ça, parler de pêche, qu’on en prend pour un bon quart d’heure de plus en voiture après avoir raté une bifurcation vers le lac.

Le plan d’eau, le voici, enfin. Il nous reste suffisamment de temps, il ne fait pas encore nuit, quoique le temps est bien sombre…

Baoum ! une averse torrentielle nous cueille sur la mise à l’eau. Le temps d’enfiler mon wader et mon blouson et je suis trempé comme une soupe.

Bah, ce ne sont pas trois gouttes qui vont nous ralentir.

Je branche le moteur électrique, vérifie son fonctionnement : c’est bon, ça tourne.

Nous entassons dans le bateau le strict nécessaire pour cette petite partie de pêche : six cannes, une dizaine de boîtes de leurres, le sac contenant le saucisson et la bouteille de Saint Pourçain, l’appareil photo pour immortaliser le monstre qu’on ne manquera pas de capturer.

La barque est mise à l’eau, les choses sérieuses peuvent commencer.

Effectivement, elles commencent :

« – Vas-y, démarre à l’électrique, le premier poste n’est pas loin. »

« – … »

« – Il y a un problème ? »

«- on n’a plus d’hélice… »

«- … »

Réfléchissons un instant : le moteur avait son hélice sur la mise à l’eau puisque j’ai constaté qu’elle tournait.

On accoste quand même pour chercher le morceau de plastique qui nous fait défaut, par acquis de conscience et pour retarder un peu l’instant où il faudra bien se rendre à l’évidence que l’hélice gît par plusieurs mètres de fond sur le tombant qui borde la mise à l’eau.

Evidemment il va avancer beaucoup moins bien maintenant, le bateau.

Pas de panique néanmoins, il nous reste le moteur thermique et les rames.

La séance de pêche à la rame promet d’être acrobatique, mais on est des hommes !

Allez, on pêche.

Hier à la même heure il faisait un gros 30°C à Marcillac. Là on flirte avec les 15°C.

La petite chute de température, et de pression atmosphérique qui l’a accompagnée auraient-elles cloué le bec de nos chers carnassiers ?

Il semblerait bien, car on ne constate aucune activité, là où lors de ma dernière sortie, de grands bancs d’ablettes patrouillaient en surface et se faisaient chasser à intervalles réguliers par des carnassiers animés de mauvaises intentions à leur égard.

Au bout d’un quart d’heure de pêche au cranck et au swimming bait, on met en marche le moteur thermique pour nous déplacer quelque peu.

C’était quoi le « plouf » ?

Oh, la rame, dans l’eau !

Pas de panique, elle flotte. Le temps de faire demi-tour au moteur, et on la récupère.

Mais…mais elle coule ?!

Oui, il faut savoir qu’une rame laissée un instant sans surveillance dans l’eau en profite pour sombrer corps et biens. C’est fourbe une rame. Et même pas de message d’avertissement sur le tube du genre : « tenir éloigné de l’eau, ou alors bien le tenir ».

J’en profite pour signaler aux fabricants de rames que concevoir un produit flottant serait une riche idée, pour un matériel somme toute assez souvent proche de l’eau.

Et on fait quoi maintenant ?!

Et bien nous continuons, stoïques, totalement imperturbables, insensibles aux coups du sort qui se succèdent quand même à un rythme soutenu.

Faisons les comptes : il nous reste un moteur thermique, une rame, un valide, un blessé, nous sommes au milieu de nulle part sur un lac paumé de haute Corrèze, évidemment totalement désert. Le premier être humain est à plus de cinq-cents kilomètres d’ici, et les fauves tapis dans l’ombre, attendent nos premiers signes de faiblesse pour passer à l’attaque.

Et côté pêche, ça ne mord pas.

Elle est pas belle, la vie ?

Nous poursuivons notre chemin de croix, en nous demandant quelle sera la prochaine catastrophe.

J’envisage la une météorite égarée qui viendrait pulvériser notre frêle esquif.

Mais non, je divague : l’embarcation est suffisamment instable pour qu’on n’ait besoin de rien ni personne pour chavirer. Un lancer un peu appuyé, une vaque malvenue, et on pourrait bien vérifier si l’eau est bonne !

Rien de tel ne se produit ; la série noire semble terminée.

L’optimisme du pêcheur reprend le dessus : après une série de déveine pareille, à coup sûr nous allons  sortir un poisson exceptionnel. Un sandre de vingt livres, une perche de sept, un brochet d’un mètre quarante voire les trois successivement.

Banzaï !

Nous partons à la recherche de ces poissons mythiques.

Je suis un peu inquiet tout de même : je ne voudrais pas que ce soit mon comparse qui touche le gros brochet. Le gros bec, il est pour moi. Bon prince, je lui laisse la perche géante.Une heure plus tard il nous faut nous rendre à l’évidence, le lac ne recèle ni sandre de vingt livres ni brochet de quarante puisque nous ne capturons pas les monstres attendus.

D’ailleurs, dois-je le préciser, aucun poisson ne fut capturé ce jour-là.

De retour chez moi vers 1h du matin après un petit débriefing autour d’un verre, sans encombres, tout juste légèrement grisé par les aventures du jour,  le vin bourbonnais et trois doigts du whisky écossais dont nous partageons avec mon compagnon de pêche du jour un goût certain, je savourais le fait d’être encore en vie à l’issue d’une journée où tout aurait pu arriver.

Vous pensez l’histoire finie. Détrompez-vous.

Après que je l’aie quitté, mon compagnon d’infortune, d’un coup de portière bien ajusté, a raccourci brutalement une canne à manier à laquelle il tenait particulièrement posée dans la voiture.

Deux semaines après cet épisode rocambolesque, je retrouvais cet ami en ville qui me signalait alors que j’avais oublié un leurre au fond de son bateau et me l’avait obligeamment rapporté.

S’en saisissant sur le siège de son véhicule, il se planta profondément l’hameçon triple qui armait le piège au creux de la main, et nous passâmes la matinée aux urgences de l’hôpital avant que l’hameçon ne soit enlevé par un médecin.

Enfin une « belle prise » à mettre au crédit de la sortie maudite.

 

 

Auteur : Stéphane HADJOUDJ

Amoureux de nature, passionné des milieux aquatiques et simplement fou de pêche. Je traîne mes cannes partout où des eaux abritent nageoires et écailles pour y savourer l'équilibre, la sérénité et la paix qui ont déserté le reste du monde.

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