Jeu de l’oie

20150315_110141Vous êtes allongé dans l’herbe humide au bord de la Bienne et observez le circuit régulier d’une de ces truites qui peuplent la belle rivière franc-comtoise.

Nymphe pincée entre le pouce et l’index, vous appréciez la trajectoire du poisson qui remonte lentement le courant en aval de votre poste d’affût, à moins de deux mètre du bord.

Vous ne le lâchez pas des yeux.

C’est un poisson magnifique à la robe et la taille typique de cette rivière : une truite en pleine forme, aux larges nageoires jaunes, au dos olive foncé, aux flancs jaunes d’or barrés de trois larges bandes sombres. Ce lingot vivant mesure cinquante-cinq centimètres mais franchira la barre des soixante une fois capturé, une des tailles très couramment rencontrées dans ces eaux riches en invertébrés et en pêcheurs.

Elle a la nonchalance dynamique des poissons attablés, progresse lentement, débusque de façon méthodique nymphes et gammares, effectue toutes les dix secondes en moyenne une embardée d’un côté ou de l’autre pour capturer une proie invisible à vos yeux jusqu’à un mètre cinquante de sa trajectoire générale.

jeu de l'oie

Vous vous préparez à projeter la mouche, par un lancer dit « arbalette » au-devant du poisson.

La méthode est d’une efficacité redoutable et d’une simplicité enfantine.

Il ne s’agit nullement de lancer la nymphe classiquement au moyen de la soie en effectuant ces faux-lancers qui symbolisent la pêche au fouet, mais simplement de propulser le leurre à une longueur de canne grâce à la souplesse du scion bandé par la ligne mise en tension en tirant la mouche pincée entre deux doigts, et en lâchant le tout au moment opportun.

Il y a tout juste cent ans, George Edouard MacKenzie Skues assumait sur les bords des plus fameux chalkstreams du sud de l’Angleterre, une démarche profondément provocatrice, subversive, probablement amorale même pour certains de ses confrères du Fly Fishers’s Club : aller provoquer les truites sous l’eau en leur proposant, non plus une mouche sèche ailée mais une nymphe.

Attitude so schocking dans le monde des moucheurs victoriens pour qui l’étiquette exigeait une pêche de surface.

Mais le provocateur Skues lui-même aurait probablement rejeté le principe de la pêche à l’arbalette. Une pêche en nymphe, certes, mais dans laquelle canne à mouche et soie deviennent d’une inutilité inacceptable, une chasse à l’affût par laquelle on attaque et capture les poissons qui croisent  à proximité immédiate du pêcheur.

L’apparente simplicité de cette pratique et son hétérodoxie au regard des règles de base de la pêche à la mouche la condamnent aujourd’hui encore aux yeux des puristes du lancer.

Pour être franc, à cet instant précis où vous libérez la nymphe qui part crever la surface sans bruit et s’immerger au-devant de « votre » truite, vous vous moquez éperdument de ce genre de considérations.

Vous n’avez à l’esprit que le point d’impact de la nymphe  à la surface, sa trajectoire d’immersion et celle de la truite qui doivent, si tout se déroule comme prévu, se croiser dans quelques secondes.

A partir de là, une multitude de scénarios sont envisageables, pour deux seuls résultats possibles : on prend ou on ne prend pas le poisson convoité, avec une déclinaison infinie de variantes sur l’élégance du résultat obtenu.

Scénario numéro un, le classique du débutant : vous vous êtes trop avancé pour atteindre la cible et la truite vous a repéré avant même que vous ayez lâché la mouche. Cette dernière s’immerge parfaitement à l’endroit voulu mais le poisson a disparu à la vitesse de l’éclair dans le profond et ne reviendra pas avant longtemps.

Deux : Tout va bien, le poisson ne vous a pas vu. Vous lâchez la nymphe qui se plante immédiatement dans la pulpe de votre index (variante, « qui se plante dans une feuille d’ortie à deux pas de vous »). Vous bougez pour vous en dégager. La truite s’enfuit.

Trois : la truite n’a pas repéré votre silhouette mais l’impact d’une nymphe trop lourde en surface l’alerte et la met en fuite.

Quatre : Bravo, la nymphe a touché l’eau sans éveiller la méfiance de la truite. Elle est néanmoins trop dense et la vitesse d’immersion élevée dans le champ de vision du poisson est sanctionnée par une fuite éperdue de ce dernier.

Cinq : En progrès. La nymphe s’immerge doucement jusqu’à atteindre la couche d’eau à laquelle la truite est susceptible de l’engamer. Mais le poisson a dépassé l’aplomb du leurre depuis six secondes alors que ce dernier était encore trop près de la surface et ne l’a pas vu.

Six : Vous avez opté pour une nymphe légèrement plus dense. Pour autant vous parvenez à ne pas effrayer le poisson lors des premières étapes du lancer. Malheureusement, la mouche atteint le fond trop tôt et se coince entre deux pierres ou s’englue dans une algue verte.

Sept : Tout se déroule parfaitement, la nymphe se retrouve sur la trajectoire de la truite, à la bonne profondeur, le poisson va la percevoir dans trois secondes, deux secondes, une secondes…mais il se déroute brusquement pour poursuivre un vairon et son embardée brutale le détourne de votre mouche.

Huit : Plus de vairon en vue, tout se déroule selon vos plans. La truite s’approche dans des conditions idéales, elle voit la mouche… et s’enfuit à tire de nageoires.

Neuf : Le poisson se montre intéressé, s’approche, inspecte la mouche puis poursuit son chemin, non sans gober une larve d’éphémère, vivante elle.

Dix : Cela devient intéressant. Vous avez franchi les premières étapes sur la voie du succès. Vous présentez une nymphe  au poisson en maraude, sans l’avoir mis en alerte. Il s’approche, ouvre la gueule, avale la nymphe. Après une à deux secondes, il la recrache comme non comestible. Vous n’avez pas ferré car vous ne quittez pas des yeux un petit morceau de feuille situé à cinquante centimètres de là que vous prenez pour votre mouche.

Onze : Vous percevez parfaitement votre mouche que le poisson s’apprête à engamer. Vous retenez votre respiration, votre cœur  s’affole, vous vous effondrez dans l’herbe, terrassé par une crise cardiaque.

Douze : Vous êtes en parfaite santé et la truite s’apprête à avaler votre mouche. Elle ouvre la gueule, la mouche disparaît à l’intérieur et est recrachée en une fraction de seconde avant que vous n’ayez ferré. La truite s’enfuit.

Treize : La mouche disparaît dans la gueule du poisson. D’un geste ferme vous ferrez. L’hameçon ressort sans avoir trouvé de prise. La truite s’arrête dans son mouvement puis prend la fuite.

Quatorze : vous ferrez mais avez oublié la branche de saule qui vous surplombe. Le scion de votre canne vous rappelle que le carbone résiste mal aux chocs. La truite s’enfuit. La pêche est terminée.

Quinze : Vous percevez parfaitement votre environnement, la mouche et le comportement de la truite. Vous ferrez. Trop fort. La pointe du bas de ligne casse. Le poisson est piqué mais la mouche n’est plus reliée à votre fil. La truite secoue la gueule et s’enfuit.

Seize : Ferrage bien dosé, la truite est piquée, bravo ! Elle prend le large à pleine vitesse. Vous n’avez pas perçu la demi-clé effectuée par votre bas de ligne autour du scion de la canne. Le fil casse instantanément.

Dix-sept : La truite ferrée démarre en trombe. Vous avez oublié de régler le frein de votre moulinet. Trop dur, il ne rend pas de fil et c’est la casse, trop lâche, il s’emballe, la soie fait une perruque dans la bobine, se bloque et c’est la casse (variante).

Dix-huit : La truite prend du fil et se réfugie dans le profond devant vous. Elle passe sous un rocher immergé (variante : elle s’engouffre dans des branches) et c’est la casse.

Dix-neuf : Vous gérez les obstacles immergés à merveille. La truite prend de la soie, dix mètres, quinze, vingt, vingt-cinq, vous met sur le backing. L’inertie du fil immergé associé à la rapidité du poisson suffit à dépasser la résistance de votre bas de ligne et c’est la casse.

Vingt : Vous avez pris la précaution de pêcher avec une pointe suffisamment solide. Allez au numéro huit.

Vingt-et-un : Hourra, pas de casse ! La truite se décroche.

Vingt-deux : Après deux minutes de combat, vous ramenez le beau poisson fatiqué à vos pieds. Vous essayez de détacher l’épuisette fixée dans votre dos, le fil se détend, la mouche se décroche et la truite s’éloigne doucement vers le profond.

Vingt-trois : Vous avez victorieusement franchi toutes les étapes préalables à la capture d’une superbe truite sauvage. Le poisson, fatigué est étendu au fond de votre épuisette. Vous pouvez l’admirer quelques secondes avant de le décrocher délicatement puis de lui rendre sa liberté.

Tout ça pour ça.

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Auteur : Stéphane HADJOUDJ

Amoureux de nature, passionné des milieux aquatiques et simplement fou de pêche. Je traîne mes cannes partout où des eaux abritent nageoires et écailles pour y savourer l'équilibre, la sérénité et la paix qui ont déserté le reste du monde.

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